Un de nos voisins de Tereia, qui conduit le truck scolaire, nous avait proposé de nous conduire à la messe. Il est mormon, mais il sait où se passe l'office catholique.
Après un copieux petit déjeuner aux fruits, nous sommes à 8h au rendez-vous, les lacets et bas de pantalon pleins de piquants car nous avons traversé un coin de cette herbe qui fait de petites boules qui s'accrochent partout et qui piquent les doigts quand on essaie de les enlever. Heureusement, le chien du voisin adore attraper ces petites boules avec ses dents, mais il ne fait pas tout le travail (Nous avons eu une fois le malheur d'étaler une serviette-éponge dans l'herbe, aïe aïe!).
Nous montons dans le truck. De maison en maison, montent des familles de mormons, les mâles en cravate et chemise blanche, les dames et petites filles en belles robes et dentelles. En route on discute religion. Il y a aussi à Maupiti des protestants (les plus nombreux), des adventistes, des Jehovistes,... et les catholiques sont les moins nombreux. Ils n'ont d'ailleurs pas d'église et se réunissent dans une maison dont une pièce a été consacrée. Chemin faisant, le truck est plein, mais on arrive à l'église mormone. Tout le monde descend, mais le truck continue pour une autre tournée. Il nous arrête au village devant la maison catholique.
Nous sommes 7, assis sur des fauteuils en plastique, devant un autel qui est une table de cuisine avec napperons, crucifix, vierge, chandeliers et calice. L'officiant dit des trucs en tahitien et les autres répondent en longues litanies. Un chant en tahitien, un autre en français, puis l'officiant dit :"c'est fini" et on parle politique.
Comme on passe devant chez Karine, elle nous invite à prendre le café. Chantal ne peut pas refuser un café. Karine est en train de composer un médicament: Elle empile des feuilles, 24 jaunes et 24 vertes, soigneusement disposées tête-bêche en alternance, puis elle écrase le tout au pilon en commençant par les extrémités, et fera infuser avec du sucre roux avant de filtrer. Cela donne une boisson efficace, dit-elle, contre le mal de reins. Peehi est en train d'accorder son ukulele, et nous cherchons des chansons connues.
Ils nous invitent à déjeuner. C'est Peehi qui a fait la cuisine, avec une sauce de sa composition pour accompagner le mahi-mahi, et d'autres choses excellentes, comme les crêpes de banane ou de la noix de coco râpée avec du concombre. On n'a pas de couteau. Des fourchettes, mais normalement on mange avec les doigts. Une bouteille de vin d'Espagne est sortie du frigo.
Les enfants ne mangent pas avec nous car ils ont fait la bringue hier soir et ne sont pas encore tous levés. De toutes façons les enfants mangent tout le temps et n'importe quand.
Chantal demande une aiguille et du fil pour percer son ampoule. Karine cherche partout dans la maison, et finit par trouver l'aiguille, piquée dans un rideau du salon. Hubert lui montre comment chez nous on perce une ampoule, en laissant le fil comme drain.
Mais on ne va pas s'éterniser. Il faut rentrer à la tente. Karine s'éclipse un instant et revient. Elle est allée "nous louer une voiture", pour nous éviter de rentrer à pied. Protestations inutiles, 5 minutes après un pick-up stoppe devant la maison et un jeune couple nous invite à monter derrière. Ils nous conduisent jusqu'à la plage, et refusent tout paiement: "c'était une promenade pour nous."
Le ciel est très gris, plombé. Hubert va snorkeler tout habillé pour ne pas aggraver ses coups de soleil. Il trouve une jolie porcelaine dans le sable.
16 heures. Repos dans la tente. Un couple arrive en bateau et débarque devant la tente. Iorana! Ils cultivent la pastèque sur le motu d'en face. Ils nous expliquent comment vider la porcelaine en la tapant fort et longtemps, ce qu'ils font, tout en racontant les pastèques: il faut faire des trous dans le sol corallien du motu, remplir ces trous d'une terre qu'ils vont chercher sur l'île avec des sacs, y semer les graines, et arroser chaque fois que nécessaire, en puisant dans la petite nappe phréatique du motu.
Quand la bèbète est entièrement sortie de la porcelaine, ils s'en vont, laissant leur bateau amarré à notre Purau. Nana!
On se couche de bonne heure, après des spaghettis au ketchup.
Lever 6 h, on plie la tente,
départ 7h30 avec les gros sacs sur le dos. L'ampoule de Chantal se réveille. Une dame ratisse son jardin. Nous lui demandons si on peut trouver une voiture à louer pour rejoindre le village. Elle hèle sa voisine, qui sort, nous dit d'attendre et entre dans une autre maison. Nous sommes au bord de la route,
devant un hangar, c'est celui du beau-frère de la voisine, qui répare les scooters et a peint pour s'amuser une table de ping-pong à sa façon.
La voisine revient, elle a emprunté le pick-up du beau-frère et va justement au village avec une amie. Nous montons derrière. La pluie arrive et la voisine stoppe pour nous donner une natte pour nous couvrir.
Chez Karine ils ne sont pas prêts. Elle est au dispensaire, à cause du fils qui a mal aux oreilles. Nous attendons tranquillement, pendant que Monovai nous joue du ukulele. Vers 11h, Karine est rentrée, rassurée. On met les affaires dans le bateau. Peehi a pris une bouteille de butagaz et un bidon d'eau potable. On part avec Karine, Peehi et Fatu.
Sur le motu, 2 constructions: un petit faré en palmes tressées, au sol de sable, sous lequel nous sommes invités à planter la tente, et une cabane plus grande, toit de tôle et sol de ciment. Un trou pour faire du feu pour éloigner les moustiques, une vieille cuisinière dont un feu marche encore, deux étagères, une table et un banc. Une échelle permet de monter sous le toit dans la chambre.
Peehi installe le gaz, Fatu va chercher des cocos et montre à Hubert comment couper les verts pour avoir de l'eau de coco et comment décoquiller les secs sur un pieu, ouvrir les noix en deux et les râper avec la râpe à coco.
Peehi emmène Hubert à la pêche: au milieu du lagon, là où l'eau a 5 à 10 m de profondeur et des belles "patates" coralliennes, il jette l'ancre et plonge avec son masque, son tuba, son fusil-harpon et une gigantesque palme au pied droit. Il rapporte au bateau ses prises, que Hubert attrape et met dans une caisse en plastique. Entre deux prises, Hubert écope, car le bateau a quelques fuites. Il y a des poissons qui piquent. Aïe! Ça n'a pas raté, c'est un "Maito", poisson noir et plat qui a juste 2 petits piquants à la naissance de la queue, et que Hubert a pris à pleine main.
De retour au motu, Peehi a une dizaine de petits poissons et un joli poisson-coffre. En un tournemain, il a nettoyé et vidé les poissons qui passent directement dans la poêle, puis il ouvre le poisson-coffre
comme une boîte de sardines pour en extraire les quatre gros muscles bien charnus, et le foie.
Deux raies sont venues presque jusqu'à la plage, attirées par les dépouilles des poissons. Elles n'ont pas peur, personne ne les pêche, personne n'a même l'idée de les manger.
Karine a montré à Chantal comment préparer un morceau d'étoffe de cocotier en la lavant dans la mer,
et comment avec cette étoffe presser le coco râpé
pour faire du lait. Les filets de poisson-coffre sont découpés et préparés crus avec citron, lait de coco et oignons.
Karine fait une pause-ukulele.
Pendant ce temps, Fatu est allé pêcher des oursins, les gros qui ont des petits piquants, et les fait griller entiers sur un barbecue découpé dans un vieux fût.
C'est un vrai repas de fête que nous partageons. Les petits poissons frits sont délicieux, le poisson-coffre cru est un vrai régal, et Peehi insiste pour qu'on goûte aussi le foie. -"C'est aussi bon que du foie gras". Peu convaincus, nous prenons chacun une bouchée de ce foie gras jaune-citron à l'odeur prononcée d'iode.
Les oursins sont cuits. Avec une cuiller à soupe, on ouvre, enlève la lanterne et sort le corail, très gros. C'est iodé et ça fond un peu dans la bouche, mais ce n'est pas mauvais.
Après ce festin, l'après-midi s'est écoulé en discussions, et en promenade sur la plage pour récolter des Bernard-l'hermite: il y en a des quantités, et ils choisissent toujours de jolis coquillages pas cassés pour abriter leur sensible abdomen. Il suffit de regarder un peu loin devant soi pour voir les Bernard bouger sans méfiance et les ramasser. En une heure nous avons un bocal plein.
Mais le vent et la pluie arrivent, traversant la maison. Peehi va chercher une tôle et un marteau, et en une minute a ajouté un élément au mur de la cuisine.
Le repas du soir sera composé des restes de midi, et aussi d'un mélange de riz, de café au lait et de sucre, que seule Chantal goûte sans conviction.
Nous émergeons de la tente à 6h 1/2. Ce n'est pas du tout la grosse forme. Nous goûtons à peine les crêpes que Karine vient de préparer pour le petit déjeuner. Mal au ventre, envie de vomir, Chantal va se recoucher dans la tente, et Hubert s'allonge dans l'herbe à l'ombre.
Vers 11 h, Peehi revient de la pêche au varot, mais Karine se languit de ses enfants. Ils décident de rentrer au village et veulent nous emmener, mais nous préférons rester sur le motu. Fatu, lui, est déjà rentré, à la nage.
Pas de déjeuner à midi, Hubert va faire une petite trempette et se recouche. Nous restons anéantis tout l'après-midi, sous la chaleur. L'ampoule de Chantal n'est pas encore cicatrisée, ni les blessures des savates, et Hubert s'est coupé le pied en marchant sur un morceau de corail. Pas de dîner le soir non plus.
Ca va mieux. Chantal ramasse des coquillages tandis que Hubert ramasse, décoquille et râpe des cocos.
Nous recevons la visite d'une dame qui habite un peu plus loin sur le motu. Elle apporte quelques petites bananes, nous invite à lui rendre visite et nous renseigne sur les autres habitants du motu. Il y a notamment une dame qui cultive des tomates et du basilic, qu'il faudra aller voir.
En fin de matinée, un bateau arrive. C'est Peehi, avec sa vahiné, ainsi que Monovai et son tané. Ils ont apporté des sandwiches.
Malgré la pluie qui ne cesse, nous prenons ensemble le bateau pour aller pêcher. Peehi se met à l'eau au milieu du lagon, attaché à sa caisse en plastique flottante, Hubert, en pantalon et K-way, accompagne Fatu qui essaie de lui montrer la méthode de pêche au varot: c'est un arthropode qui peut atteindre la taille d'une langouste et qui vit dans un trou au fond de l'eau. Mais cet animal futé referme son trou de l'intérieur, et seul un oeil entraîné arrive à distinguer le trou du varot d'un quelconque trou de ver. Il faut plonger délicatement dans le trou un hameçon spécial garni de bonne viande de poisson, et ne tirer qu'au bon moment.
Pendant ce temps, Chantal et Monovai se baignent tout simplement.
Au bout d'un moment, Hubert en a assez de prendre des vers pour des varots, et se contente de regarder les poissons, en nageant avec K-way et palmes. Plus on s'approche de la barrière de corail, plus il y a de coraux vivants et de poissons. Et le bateau viendra rechercher un Hubert enchanté, bien loin de son point de départ.
Mais le temps est de plus en plus pourri, et le lagon est maintenant agité de belles vagues. Peehi juge prudent que nous rentrions tous au village. Laissant la tente dans le faré, nous entassons tout ce qui craint l'eau dans un grand sac de marin étanche et nous rentrons. Le bateau est à la limite d'embarquer les vagues, et l'arrivée à la digue du village est un peu délicate.
Malgré nos protestations, Karine et Peehi insistent pour nous offrir leur chambre.
Nous passons la soirée devant la télé, avec les enfants, avec qui nous faisons des parties endiablées de "bataille".
Peehi dit: "Samedi, on fait la bringue, au motu". Karine explique que la bringue, c'est avant tout de la musique qu'on joue ensemble, mais qu'en général ça s'accompagne de beaucoup de bière. Voici un programme intéressant.
La camionnette-boulangerie passe de bonne heure. Chantal achète plein de baguettes et de croissants pour nourrir toute la famille, qui aprécie.
Pas question d'aller sur l'eau. Il paraît qu'en mer il y a des creux de 8 mètres. Il y a beaucoup de vent, et quelques averses. Au moins il ne fait pas trop chaud. C'est le moment d'aller voir le Maire.
Quelques habitants nous avaient en effet suggéré de peser sur le Maire pour l'inciter à faire installer sur l'île un distributeur de billets, et ainsi éviter à tous de faire la queue chaque semaine au guichet sporadique de la Socredo.
Monsieur le Maire nous reçoit cordialement, comprend que sans argent liquide nous ne pouvons nous attarder à Maupiti, et nous conseille de nous adresser à la Poste. Puis nous faisons comme on dit un vaste tour d'horizon des problèmes de la commune. Le gros problème, c'est l'eau potable: il y a peu de réserves, et les gens ne savent pas gérer l'eau, ils ne savent pas quand utiliser l'eau de la ville, qui est traitée, mais rationnée, et quand faire appel aux citernes que la plupart ont pour récupérer l'eau de pluie.
Il y a aussi les écoles, dont il est fier. Justement le Directeur, qui est un adjoint, est là. Il y a des ordinateurs... Internet, oui, mais ça coûte très cher, 60 000 cfp par mois, alors on attend un peu et on fait de la vidéo interne,... Mais le temps passe et le Maire nous invite à venir chez lui à 18 heures, pour prendre un verre et prolonger notre conversation. Mais vers 16 h, il passe en voiture devant chez Karine: il avait oublié qu'il avait une importante réunion ce soir et nous priait de l'excuser. Un homme politique est un homme politique.
La poste est juste à coté de la mairie. Le postier souriant nous dit que pour retirer de l'argent, il faut avoir un compte à la Poste. - "Ca tombe bien, nous en avons un. - Mais ce n'est pas la Poste d'ici, on ne peut rien faire. - Alors il n'y a aucune solution? - non. - Mais si on demande à notre bureau de poste en Corrèze, de nous envoyer de l'argent, ça peut marcher? - Oui. - On ne peut pas téléphoner là-bas, c'est la nuit, mais on peut envoyer un fax? - Oui - Comment trouver le N° de fax de notre bureau de poste? - Appelez les renseignements." Il nous tend son téléphone et nous donne un numéro. Hélas, ce service ne s'occupe que de la Polynésie, on nous donne un deuxième numéro, qui nous en donne un troisième. Au quatrième, on a enfin la réponse: votre bureau de poste n'a pas de fax. Pas de panique, Hubert demande celui de la mairie. Miracle, ils le trouvent.
Et c'est comme ça que le lendemain matin, la secrétaire de notre mairie a reçu un fax lui demandant d'aller à la Poste avec la suite du fax qui demandait d'envoyer d'urgence un mandat télégraphique à la Poste de Maupiti.
Le postier est tout content, et nous dit que si tout va bien, on aura les sous dans 2 jours. En fait ils sont arrivés dès le vendredi.
Petite promenade au port, d'où nous rapportons des sandwiches pour tout le monde. Peehi répète: "samedi on fait la bringue!" Hubert lui demande s'il connaît le punch coco. Il ne connaît pas. Nous décidons de participer à la bringue en achetant de la bière et en faisant du punch coco.
Hubert emprunte le vélo d'un des enfants et part chercher du rhum et de la bière. C'est au débit de boissons qu'elle est la moins chère. Il revient avec une caisse de Hinano (20 bouteilles de 50 cl) en équilibre sur le guidon, mais pas moyen de trouver du rhum.
L'après-midi, Hubert prend le vélo en disant :"je vais chercher des bananes." Comme il y en a partout, il est impossible d'en acheter dans les épiceries, il faut aller chez les particuliers. Chez eux aussi, c'est impossible d'en acheter, parce qu'ils vous les donnent. Avec deux sacs sous le guidon, Hubert va revoir la plage de Tereia ; l'emplacement où nous avions planté la tente est à-moitié dans l'eau. Ici la marée monte dans le lagon quand la mer est grosse.
Un petit bonjour chez Simone : -"entre, n'enlève pas tes chaussures." Hubert enlève quand même. On n'entre pas chez quelqu'un chaussé. Elle n'a plus de clients pour l'instant, on a le temps de discuter. Elle a une idée pour trouver du rhum: il y a un type qui vend du vin au noir, peutêtre qu'il a du rhum? Ou sinon, tu peux demander au capitaine du Maupiti express qu'il te rapporte une bouteille. En prime, elle met dans un petit sac quelques bananes et des papayes. Hubert revient sous la pluie, trempé mais avec plein de bananes. Chantal est partie au port et Hubert la rejoint.
Le Maupiti express est encore là, la mer est trop forte pour qu'il puisse sortir par la passe. Il partira demain matin. Le capitaine est d'accord pour acheter une bouteille à Raiatea, il doit y aller acheter du pastis. Hubert fait ses recommandations, surtout pas n'importe quel rhum. Ya pas de problème.
Sur le chemin du retour, il y a des mangues par terre. Miam! Une dame est là. -"Iorana, c'est ton manguier?" C'est celui du voisin, et la dame envoie son fils demander au voisin la permission de cueillir quelques mangues. Ce sont les premières de la saison et il y en a très peu de mures. Permission accordée, la dame revient avec un grand bambou terminé d'un crochet et fait tomber des mangues. Chantal se régale, ça faisait longtemps qu'elle avait envie de mangues, et elles sont délicieuses.
Ce soir il n'y a pas de poisson. Riz au ketchup et steak haché surgelé, bananes et mangues.
Dans la chambre de Karine, il n'y a pas de moustiquaire. Et le tortillon n'est pas très efficace. Dans la nuit le vent tombe et les moustiques attaquent. On a le choix entre crever de chaud sous notre duvet ou se faire piquer au frais.